Une dégustation sous le signe des BORDEAUX de la Rive Droite

Après la Suisse le mois précédent, direction le Bordelais et plus précisément la rive droite de la Gironde, un territoire bien connu des amateurs de merlot avec bon nombre d’appellations prestigieuses (Saint-Émilion, Pomerol). Rarement mis en avant au cours de nos dégustations, les membres du Carré vont largement se rattraper grâce à une très belle sélection de grands crus de Bordeaux.

L’occasion pour Marco Pelletier de nous faire découvrir un brut rosé effervescent de chez Pascal Delbeck, ancien propriétaire de château Belair et ancien vinificateur de château Ausone. Un vin élevé selon la méthode traditionnelle (autrement dit ayant passé deux ans sur lattes) aux saveurs de miel et de caramel. Une jolie réussite pour cet effervescent, une rareté dans le bordelais, passablement sucré et dépourvu de toute acidité.

Autre originalité, en guise d’apéritif toujours, avec ce Château Monbousquet 2010 de Gérard Perse, un blanc issu d’une minuscule parcelle (un hectare) de Saint-Émilion sans bénéficier de l’appellation, traditionnellement réservée aux vins rouges. Ce qui donne ici un blanc rafraichissant, digeste et gourmand avec ses saveurs d’agrumes, de pamplemousse et de citron. Un vin confidentiel (6.000 bouteilles par an), à l’image de cet assemblage de sauvignon blanc et de sauvignon gris, un encépagement atypique à Saint-Émilion.

Après ce rosé et ce blanc, place maintenant à un rouge 100% merlot avec cette Cuvée Émotion 2010 du Château Lyonnat, la plus ancienne propriété de l’appellation Lussac Saint-Émilion. Un vignoble caractérisé par son climat océanique et son plateau calcaire à une centaine de mètres d’élévation.

Autre variété de merlot (ici assemblé avec 20% de cabernet-franc) avec ce Domaine de l’A 2011, un Côtes-de-Castillon riche et opulent de Stéphane Derenoncourt, un vigneron consultant particulièrement écouté dans le bordelais et dont le vignoble de huit hectares jouxte ceux de Saint-Émilion.

Château Haut-Brisson La Réserve, un Saint-Émilion Grand Cru issu d’un domaine de 22 hectares propriété du banquier hongkongais Peter Kwok, premier Asiatique à avoir investi dans le vignoble bordelais en 1997
Château Haut-Brisson La Réserve, un Saint-Émilion Grand Cru issu d’un domaine de 22 hectares propriété du banquier hongkongais Peter Kwok, premier Asiatique à avoir investi dans le vignoble bordelais en 1997

Direction Saint-Émilion justement avec ce Château Haut-Brisson La Réserve 2012 de l’appellation Saint-Émilion Grand Cru, appellation qui ne dépend pas de la localisation géographique du vignoble mais de ses conditions de production. Pour en bénéficier, le vin doit avoir été élevé douze mois en fût avec un rendement maximum de 40 hectolitres/hectare (sur les 4.500 hectares de Saint-Émilion, un peu plus de 4.000 hectares bénéficient de l’appellation « grand cru »). Idéalement servi sur une lamproie à la bordelaise préparée par Dominique Giovinazzo, l’accord aromatique révèle un bel équilibre entre fruits rouges et acidité.

Autre Grand Cru avec ce Saint-Émilion Château Bellisle Mondotte 2001 (75% merlot, 25% cabernet-franc) issu d’une petite propriété (4,5 hectares) exploitée en biodynamie et qui produit un vin arrondi et soyeux. S’ensuit un Petit Cheval 2007 qui n’est autre que le second vin du prestigieux Château Cheval Blanc, l’un des quatre domaines de l’appellation classé premier grand cru classé A (jusqu’en 2012, seuls Château Ausone et Château Cheval Blanc entraient dans cette catégorie). Situé à proximité immédiate de Pomerol, ce Saint-Émilion Grand Cru comporte également une proportion de cabernet-franc (60%) supérieure à celle du merlot (40%). Ce qui donne un vin presque magique, à la fois onctueux, riche, épanoui et intense. Un vin emblématique des sols argilo-calcaires et graveleux de Saint-Émilion combinés avec la couche sablonneuse du vignoble de Pomerol.

Après les grands crus, place aux premiers grands crus classés (une classification, revue tous les dix ans, et qui fait l’objet de longues tractations, notamment pour accéder au club très fermé de la catégorie A) avec ce Saint-Émilion Château Canon 1998, un domaine propriété de la famille Wertheimer. Premier grand cru classé (en catégorie B même si cette dénomination n’a pas d’existence officielle), ce millésime se distingue par sa maturité, sa persistance aromatique et sa longueur en bouche.

Château Bellegrave, un Pomerol à l’ancienne issu d’un domaine de 8,5 hectares essentiellement composé de merlot (75% de l’encépagement)
Château Bellegrave, un Pomerol à l’ancienne issu d’un domaine de 8,5 hectares essentiellement composé de merlot (75% de l’encépagement)

Désormais familier du vignoble de Saint-Emilion, direction Pomerol à quelques encablures à peine. Avec un deux Pomerol en côte-à-côte pour se familiariser avec l’appellation : un Château Bellegrave 2008, un pomerol à l’ancienne, fumé avec ses arômes de roses séchées et de cerises burlat, d’une part ; un Château Belle Brise 2010, d’autre part. Le premier est issu d’un domaine de 8,5 hectares et le second d’une minuscule parcelle de 2 hectares.

Autre Pomerol avec ce Château Montviel 2007, un domaine dont la vinification est supervisée par Michel Rolland, un œnologue bien connu, notamment dans le bordelais. Ce qui donne ici un Pomerol tout en rondeur et en souplesse avec ses 80% de merlot (20% de cabernet-franc). Accompagné d’un tournedos avec sa sauce marchand de vin, une spécialité locale, et d’une purée maison, ce Pomerol agréable en bouche surprend aussi par sa modernité.

S’ensuit un vin tuilé, servi à l’aveugle et dont la couleur brique sombre ne laisse pas indifférent. Un vin « un peu mystique » relève Marco Pelletier en laissant planer le doute sur son appellation autant que sur son millésime. Côté appellation, un consensus se dégage rapidement en faveur d’un Saint-Émilion. Ce que Marco confirme volontiers s’agissant d’un Saint-Émilion Grand Cru Château Haut-Brisson (un domaine, propriété d’un banquier de Hong Kong, dont nous avons précédemment dégusté une cuvée La Réserve). Reste le millésime que beaucoup situent dans les années quatre-vingt (1982, 1985), voire quatre-vingt-dix. Après de nombreux échanges, un participant – intrigué par ses reflets acajou et qui s’avère être l’auteur de ces lignes – évoque 1978. Marco acquiesce. Une manière conviviale de poursuivre la conversation sur l’évolution des grands millésimes du bordelais.

Un Petrus (ici dans le millésime 1998), un vin mythique aussi bien apprécié de la reine Elizabeth II que du couple Kennedy
Un Petrus (ici dans le millésime 1998), un vin mythique aussi bien apprécié de la reine Elizabeth II que du couple Kennedy

Nouvelle dégustation, toujours à l’aveugle et assortie d’un plateau de fromages, autour d’un « grand vin à pleine maturité » annonce Marco tout en précisant qu’il s’agit d’une appellation inédite au cours de cette soirée. Issu d’un assemblage de malbec, cabernet-franc et merlot, ce vin parfaitement équilibré s’avère un Saint-Georges Saint-Émilion 1982 du Château Tour du Pas de Pascal Delbeck.

Une transition toute trouvée avant de déguster un vin d’exception, élevé sur une parcelle d’une dizaine d’hectares, qui n’est autre qu’un Petrus 1999. Un Pomerol à la robe pourpre et dense, aux arômes de cerises noires et de mûres, avec son incomparable saveur de truffe. Un vin excessivement prisé (environ 50.000 bouteilles par an) dont la réputation a fait le tour du monde et qui atteint souvent des prix astronomiques, sans parler des inévitables contrefaçons.

Place au dessert maintenant avec ce cannelé de Bordeaux accompagné d’une sauce au chocolat. Une spécialité locale de la maison Lemoine servie sur une cuvée Marie-Elisa 2001, un moelleux d’exception sans souffre et sans sulfites issu de sémillon entièrement botrytisé du Château Le Puy. Un vin fin, délicat et aromatique, proche d’un sauternes et quasiment introuvable (à peine quelques centaines de bouteilles produites en 2001 et en 2003), de l’appellation Côtes de Francs, une appellation de 500 hectares – la plus petite de la rive droite – encore confidentielle comparée à certains blockbusters du vignoble bordelais.